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En haut : vue de l’exposition Metafisica da Giardino, Nahmad Projects, Scénographie de Francesco Vezzoli, Londres, 2017
En bas : vue de l’exposition Arnold Böcklin. Giorgio DeChirico. Max Ernst. Reise ins Ungewisse, Neue Nationalgalerie, Berlin, 1997

Thierry Leviez (4)

Assortiment ou césure : deux modalités de la relation entre l’oeuvre et son décor

Mercredi 17 juin 2020

Parmi les usages de l’exposition contemporaine, l’un des plus solidement ancré consiste à assortir le décor à l'œuvre et procède de l’idée sous-jacente qu’il n’existe qu’en tant qu’élément passif, unilatéralement déterminé par les objets qu’il environne. Ces environnements mimétiques ont traversé l'histoire de l'art, qu'on pense, pour prendre trois échelles distinctes, aux cadres baroques, aux dioramas et aux period rooms. Mais la généralisation de ces assortiments est un phénomène récent. Jusqu’aux premières expositions des impressionnistes, l’usage consiste au contraire à opérer une séparation entre l'œuvre, “fenêtre sur le monde”, et ce qui l’entoure.

Au début du 19e siècle, la pratique de l’assortiment est d’abord initiée, à l’échelle du cadre, par des groupes d’artistes dissidents, en rupture avec les règles de l’Académie. Whistler sera le premier à appliquer le même procédé à l’espace scénographique, influençant durablement la pratique de l’exposition. Ces jeux de correspondances, traduits, pendant la première moitié du 20e siècle dans les recherches des avant-gardes, vont se dissoudre après-guerre. La généralisation de principes modernistes appliqués universellement à tous types d’objets va instaurer une logique inverse fondée sur des effets de contraste. Pendant plusieurs décennies, chapiteaux romans, sculptures Renaissance ou paysages flamands seront traités à la même enseigne, enlevés à leur contexte d’origine et “renaturés” sur le fond uniforme de l’esthétique moderne.

Cette manière de faire s’est à son tour perdue et, à l’exception de cas isolés, la plupart des musées commandent aujourd’hui aux architectes des décors thématiques qui permettent d’évoquer le contexte d’émergence des œuvres, de manière plus ou moins authentique et le plus souvent par un simple effet de délavement esthétique. La métaphore est une autre modalité de l’assortiment : dans les expositions “métaphoriques”, chaque détail de l’architecture est conçu comme une allégorie du sujet : architecture de ruine pour une exposition sur le romantisme ou, à l’inverse, épure pour la spiritualité, typographie de machine à écrire pour un écrivain, ombres portées de candélabres pour une collection de portraits d’apparat…

La souplesse de la discipline exposition, bâtie en trompe-l'œil, son caractère éphémère et donc la possibilité de multiplier les exemples, en font un témoin privilégié des tendances esthétiques et idéologiques qui ont traversé l’art et la pensée depuis le milieu du 19 siècle. L’histoire des relations entre oeuvre et décor laisse ainsi apparaître en creux, mais de manière patente, l’onde du modernisme et son dépassement dans la post-modernité.

Thierry Leviez est responsable du service des expositions aux Beaux-Arts de Paris.

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